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Veillée en hommage aux victimes

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Le 24 novembre 2015, les veilleurs parisiens se sont réunis place de la République pour rendre hommage aux victimes des attentats ayant endeuillé Paris. Lors de cette veillée, comme pour toutes les autres, des textes ont été lus, des groupes sont venus chanter et de la musique a été jouée. Les veilleurs ont observé deux minutes : une pour les morts, et une autre pour les vivants. Au moment de conclure cette veillée, le professeur Jean-Marie Salamito a proposé aux veilleurs le texte que nous publions ici.

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Neuf pistes de réflexions (ou neuf conseils) pour vivre (ou affronter) le temps présent.

Voici juste quelques pistes de réflexion, en forme de conseils ou d’exhortations. Chacune, chacun de nous y puisera librement de quoi nourrir sa propre méditation, son propre chemin.

Un. Respectons (vraiment) nos morts.

Considérons nos morts comme ce qu’ils sont : des personnes, pas des symboles ni des justifications de nos postures. Acceptons que ces personnes nous manquent, et ne cherchons pas à combler ce manque autrement que par la fidélité du souvenir. Ne laissons pas ce moment se refermer comme une simple parenthèse. Gardons mémoire, et essayons d’honorer les personnes qui nous manquent, en posant des actes d’une certaine valeur, d’une certaine grandeur.

Deux. Acceptons le principe de réalité.

« Ça » n’arrive pas qu’aux autres, aux pauvres, aux pays lointains. Nous ne sommes pas le centre du monde. Ce qui nous frappe est très dur, mais pas plus scandaleux que ce qui arrive à d’autres peuples. Ne nous réfugions pas dans un déni de réalité. Ne cherchons pas à nous faire croire à nous-mêmes que tout pourrait redevenir « comme avant ». Acceptons que ce soit la fin de la société du caprice. Saisissons cette occasion de sortir de l’ultra-individualisme et du consumérisme extrême. Ces derniers jours, nous avons vu surgir des gestes de solidarité. Certains liens sociaux existent encore. Le patriotisme est toujours vivant. C’est un début. Nous avons un défi à relever.

Trois. Sachons raison garder.

Face à l’horreur, il est normal que nous ressentions un choc. Face à la perte d’êtres chers, notre douleur est légitime, justifiée, saine. Seulement, pour répondre à la violence, il nous faut de l’intelligence. La colère est mauvaise conseillère, et la haine multiplie les risques d’erreur. La première chose à faire, pour chacune et chacun de nous, c’est de chasser de soi-même les germes de colère et de haine. Et la deuxième chose, c’est un effort quotidien d’information et de réflexion, pour que nous puissions prendre nos responsabilités en connaissance de cause.

Quatre. Soyons attentifs à la complexité du réel.

Prenons garde aux slogans. Méfions-nous de toutes les simplifications. Ne croyons pas pouvoir réfléchir avec des idées tellement générales et lisses qu’elles seront sans rapport avec la rugueuse réalité. Sachons distinguer les temps et les lieux. Sachons analyser les situations avec un minimum de finesse. Soyons attentifs à la variété des personnes. Par exemple, les religions ne sont pas monolithiques. Les croyants sont divers. L’histoire de chaque religion est pleine de contradictions. Ne prenons pas les alliés pour des ennemis. Ne nous trompons pas d’adversaire. Les chrétiens savent – en principe – que ceux qui ne sont pas contre eux sont avec eux.

Cinq. Sachons pour quoi nous nous battons.

Nous ne nous battons pas pour « le gai Paris ». Nous ne nous battons pas pour préserver des clichés à destination des touristes. Nous ne nous battons pas non plus pour les dérives de notre société. Nous ne signons pas à notre société un chèque en blanc, et surtout pas en signant avec le sang des autres. Ce qui se passe, ce n’est pas le combat des jouisseurs contre les frustrés. Ce n’est pas non plus un « choc de civilisations ». Quelques milliers de brigands sanguinaires et libidineux, ça ne donne ni un État ni une civilisation. Ce n’est pas non plus une guerre de religions. Les religions sont infiniment plus complexes que ceux qui s’en servent pour maquiller leurs pulsions. Alors, battons-nous pour des choses fondamentales et universelles. Pour vivre, tout simplement, et pour vivre dans la paix, la liberté et la justice.

Six. Faisons un bon usage de la mémoire et de la culture.

La mémoire n’est pas un miroir, la culture n’est pas un culte. La mémoire et la culture nous serviront à ne pas devenir idiots, à ne pas rester prisonniers de notre époque. Ne soyons ni dans l’idolâtrie du présent ni dans la nostalgie du passé. Voyageons intellectuellement à travers le temps. Trouvons dans notre passé des grandeurs à imiter, des modèles d’intelligence et de courage, des exemples qui nous hissent vers le haut ; mais n’oublions pas qu’il nous faudra transposer et innover. L’histoire ne recommence pas. Nous ne rejouerons pas des scénarios anciens.

Sept. Pensons en termes de fidélité plutôt que d’identité.

Ne soyons pas dupes de la notion d’identité. N’imaginons pas une identité figée, fixée une fois pour toutes.Ne momifions surtout pas la France. N’oublions pas que la France est vivante, et qu’il n’y a aucune raison pour qu’elle sorte de l’histoire. Nous ne voulons pas vivoter dans un pays-musée. La question n’est pas « Qui sommes-nous ? ». Car nous devons agir, et nous n’avons pas le temps de nous regarder dans la glace. Les bonnes questions à nous poser à nous-mêmes, c’est plutôt « Sommes-nous fidèles à celles et ceux qui nous ont aidés et nous aident à vivre ? sommes-nous fidèles à tout ce que nous avons reçu de bon, de grand, de vrai, de beau ? ». L’identité nous sera donnée par surcroît : ce sera notre manière française de mettre en pratique des valeurs universelles.

Huit. Faisons (tout simplement) notre devoir jour après jour.

Nous sommes bien contents d’avoir des pompiers qui font leur travail, des hôpitaux qui fonctionnent, des forces de l’ordre capables d’être efficaces, des militaires qui croient encore à ce qu’ils font. Chaque personne contribue à former une société « qui marche ». Plus nous serons une société qui « fonctionne », plus nous serons capables de résister collectivement au terrorisme. Aux plus jeunes, aux étudiants je dis tout spécialement : forgez-vous des compétences, développez votre intelligence. Tout ce que vous aurez appris, vous aidera à vivre. Tout ce que vous aurez acquis avec méthode, pourra vous servir dans l’urgence. On affronte le danger avec tout ce que l’on est.

Neuf. Gardons la joie.

J’ai déjà dit que nous ne nous battons pas pour l’« hédonisme ». Le réconfort se passe du confort. La joie existe même dans les épreuves. En février, alors que je faisais des conférences en Côte d’Ivoire, mes amis ivoiriens, un soir, m’ont fait un grand cadeau. Mes amis ivoiriens de la Communauté Sant’Egidio m’ont emmené avec eux dans les quartiers les plus pauvres d’Abidjan et même dans le bidonville de Boribana. Là, j’ai rencontré des personnes qui me souriaient et m’accueillaient tout simplement comme une personne. J’ai vu de la misère dans les ruelles, mais de la joie et de la dignité dans les personnes. Aimons la vie, même si notre sentiment de sécurité diminue. Goûtons chaque instant. Pensons à ce que Hannah Arendt appelle « le bonheur élémentaire qui vient du simple fait d’être vivant ».

Aveu final.

J’ai le devoir de terminer par un aveu : selon toute vraisemblance, ce qui précède n’est pas humainement réalisable.

Je demande très sincèrement pardon à ceux qui me font l’amitié de m’écouter et qui ne sont pas chrétiens. Je dois leur avouer que je suis chrétien, et que, si je ne l’étais pas, je n’aurais pas été fichu de dire ce que je viens de dire. Je n’ai pas de leçon à donner, je n’ai pas d’« identité » à défendre, je n’ai pas de « communauté » à promouvoir, je n’ai rien à vendre.

Je dis simplement que ce que j’ai reçu, je ne le méritais pas – et que, donc, c’est pour tout le monde.

Les forces que les chrétiens reçoivent de leur Seigneur, ils ne peuvent pas faire croire qu’elles viendraient d’eux-mêmes. Vis-à-vis de ceux qui ne sont pas chrétiens, c’est là leur devoir de vérité et de respect. En quelques minutes de parole dans le froid, le moins qu’on puisse faire, c’est d’essayer de dire la vérité.

Jean-Marie Salamito

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