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Un Danois témoigne « A 1500 km de distance, j’ai rarement manqué les veillées parisiennes »

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Physiquement, je n’ai jamais pris part à une veillée, pas une seule. Pourtant… Mais jugez vous-même :

Je suis danois, de Copenhague. En 2012, l’église d’état luthérienne danoise a institutionnalisé le mariage homosexuel, célébré par des prêtres, au sein de l’église même. Pacs civil ainsi qu’adoption existaient ici depuis longtemps. Ceux-ci ne causaient pas la moindre objection, ni chez la majorité de mes compatriotes, ni de ma propre part. Toutes mes connaissances de longue date (qui d’ailleurs vivent mal ma récente pugnacité) pourraient confirmer que j’étais auparavant, ou tout à fait favorable, ou au minimum très neutre, envers ce type de questions. Seul ce nouveau développement m’avait déplu – & surtout pris de court. Je ne saisissais vraiment pas ce que les arrangements privés, bienvenus mais séculiers, de quelques-uns venaient brutalement faire dans les coutumes d’une institution spirituelle millénnaire.

Pourtant, bien que de foi chrétienne & amoureux de son héritage culturel & esthétique, j’étais très peu pratiquant.

Mais je me sentais pris en traître, exploité : ma vie durant, j’avais laissé en paix les usages des autres, je les avais même encouragés, facilités. Ma rançon, pour cette entière & chaleureuse tolérance humaniste, apprise de mes deux parents cosmopolites & progressifs depuis la plus petite enfance ? Voir mes propres coutumes, pour lesquelles j’escomptais simplement les mêmes égards, se faire prendre d’assaut, raflées à la sauvette, 2 mois de non-débat pour 2000 ans de tradition – par ceux-là même à qui j’avais toute la vie tendu la main & donné confiance.

Cela dit, ayant auparavant travaillé & milité 5 ans pour le parti le plus centriste & « progressiste » du Danemark (comparable à l’UDI/MODEM) je demeurais assez immunisé, & je m’étais, pour finir, résigné en haussant les épaules. C’est notre réaction habituelle à nous scandinaves, face à ce que les français nomment fort bien : le sociétal. Mot-poubelle pour ces intarissables & insidieuses progressions éthico-législatives, tout à fait transformatrices, mais dont le citoyen chez nous se contrefout, dans un sens comme dans l’autre.

Vers mars 2013, j’ai pris conscience du projet de loi Taubira en France. D’abord avec ma précédente nonchalance, à travers les quotidiens français sur internet, puis au détail, via Twitter où je fus soudainement accroché par ce simple slogan des opposants, ‪#‎OnLâcheRien‬ – qui ne fut rien moins qu’un Eureka : bon sang, mais c’était évident ! Ceux-là avaient tout pigé. Il suffisait de ne rien lâcher, jamais – l’exact opposé de que que j’avais fait moi-même ! Ou sinon ? Après quelques arrangements qui sembleraient raisonnables à une majorité, suivraient en France, puis à travers l’Europe, puis à nouveau en Scandinavie – car cela ne s’arrêterait jamais -, une suite infinie de compromis abscons, lesquels ne profiteraient qu’à une influente minorité, de plus en plus réduite, & auxquels la majorité ne se soumettrait que par indifférence ou lâcheté, paralysée par des décennies d’érosion délibérée de son arsenal civique.

Rapidement, toutefois, je fus encore plus fasciné par l’abbréviation,‪#‎ONLR‬. Les textes & images sous cette étiquette dégageaient début avril, pour tout aficionado de pop-culture un peu averti, un parfum « underground » – subculturel & souterrain – qui, chez un mouvement jugé réactionnaire, était sans nul précédent ni mondial, ni historique. Les photos & vidéos d’actions de rue étaient saisissantes. Chaque jour, des centaines ou milliers de jeunes, présentables & fringués avec recherche (non point « ringards », comme une savante désinformation m’avait conditionné a percevoir les jeunes Chrétiens d’aujourd’hui – ni ressemblant à l’idée vague que je me faisais d’un « extrémiste ») mettaient une pagaille de tous les diables – imaginative, colorée, insistante. Chaque jour différait du précédent, le surpassant en audace.

En somme (il faut me pardonner l’expression, car il n’en existe pas d’autre appropriée), ces jeunes – garçons comme autant de filles – avaient des couilles.

De plus leur furieuse contre-propagande, que je vérifiais consciencieusement, me semblait plus vraie que fausse : non seulement la police sous-évaluait soigneusement chaque chiffre de la gigantesque mobilisation des opposants – tout comme, soit dit avec équité, ceux-ci les sur-estimaient… Mais surtout, ayant visionné un énorme matériel AV, par des medias de tout bord politique, à part quelque coup de pied dans un bouclier ou quelque barricade renversée & vite remise sur pied, jamais je n’ai vu de violence autre que dans la force déchaînée des images elles-même. Je parle des militants, la police étant un tout autre sujet.

Bruit & confusion, pêtards & fumigènes ? Partout. Charges & contre-charges, bousculade & contre-bousculade ? Sans arrêt. Si votre estomac n’est pas assez solide pour cela, trouvez-vous une autre cause, ou plutôt, devenez ermite. Mais aggressions ? Zéro, malgré plusieurs tentatives pour le faire croire, à chaque fois contre-démontrées avec éclat. Zéro propriété vandalisée. Zéro voiture incendiée – et cela en France, où « émeutes » & « banlieues » sont notoires pour en brûler plus de 30.000 par an (chiffres officiels, ONDRP). Je ne suis même pas parvenu à dénicher une vitre cassée.

Cette retenue dans la colère la plus illimitée, cette discipline intérieure face à une répression policière de plus en plus brutale par un gouvernement crispé de panique, cette guerre urbaine si immense & insistante, mais extrême en sa forme visuelle seulement… Tout cela m’abasourdissait. Qu’aurais-je osé, moi ? Moins, très probablement. Ou pire encore : plus ? Les deux eurent été une faute capitale.

Puis par immense bonheur – l’escalade étant sinon inévitable tôt ou tard – surgit de nulle part cet étrange & primitif mot-dièse : ‪#‎LesVeilleurs‬, vite succédé par le simple ‪#‎Veilleurs‬. Leur premier ou second soir, je ne me souviens que de ce curieux mot, si familier aujourd’hui. Hmm… Qu’était donc cela ? Mais la fameuse vidéo de leur 3e nuit du 18 au 19 avril – leur légendaire résistance passive & totale jusqu’à l’heure qu’ils s’étaient fixée, minuit & demie – fût un tremblement de terre (ainsi que ce chant de l’Espérance, que je n’avais encore jamais entendu). Je dois avoir revu cette vidéo 100 fois. Réentendu l’Espérance infiniment davantage ! Le message, d’une force inouïe justement par la modestie démonstrative & absurde de ces interminables minutes de résistance assise envers l’assaut forcéné des forces de l’ordre, était ici encore élémentaire : ne plus reculer. Non, pas même d’une heure ou de quelques minutes.

Qu’était donc le vrai secret de ces inamovibles nouveaux Veilleurs ? Résistance plus que jamais ? Certainement. Résistance passive & non-violente ? Que oui, à 120 %. Mais plus fondamental encore, résistance psychique. Les Invalides, haut-lieu pluricentenaire de restitution morale du soldat…

Car je me fais peu d’illusions sur la vraie nature des Veilleurs. Ou sur leur inspirateur Gandhi, qui écrivait : « Notre guerre est une guerre non-violente. » Son accent reposait bien sur le mot : guerre. La non-violence – incontournable, vitale, à ne jamais remettre en question – était née du combat, ordonnée par son but. Ainsi, les Veilleurs sont cet hybride radicalement novateur entre école philosophique & académie de lutte non-violente, renvoyant sans scrupule au monde moderne sa propre technique jusqu’ici imparable, l’aggression passive. Arme-maîtresse de notre hypocrite société, où tout conflit ouvert est mis sous ouate, anésthésié, tabou. Un Veilleur se dit : « Ah ? Le monde s’est résolu à me combattre, tout en clamant haut & fort le contraire ? Eh bien ! A mon tour je le combattrai. Sauf que dorénavant, nul ne saura, moi non plus, me mettre en défaut. »

L’ambiance des soirées de veille, du moins à la grande distance d’où je les suis, est un phénomène qui n’a pas son pareil sur terre. Pendant quelques heures de liberté ultime, quelques dizaines ou centaines d’individus autonomes s’affranchissent des conventions intellectuelles d’une modernité de plus en plus déboussolée & maléfique, pour ensemble tâtonner vers un modèle plus ancien parfois, plus authentique toujours ; séculier & nonconfessionnel peut-être, mais plus sacré impérativement.

Quant à cette fameuse loi Taubira, croyez bien que nul ne lui lâche un instant les mollets, mais le thème rassembleur prit très vite une plus ample envergure. Repenser, refonder, tout ce que nous entendons par société, civilisation, vie politique.

J’ai donc, après la première & bouleversante séquence de cette nuit des Veilleurs, continué de veiller. J’ai rarement manqué ces sensationelles veillées parisiennes, évènement culturel majeur. Ne serait-ce même que par ces choix admirablement judicieux, à Paris comme en province, de lieux-symboles, de coulisse esthétique & historique, qui rappellent à tous cette inépuisable corne d’abondance qu’est le patrimoine français.

J’ai veillé, mais à ma façon, la seule que m’autorise en ce moment ma situation familiale & personnelle, c’est à dire à 1500 Km de distance, sur internet & les réseaux, à travers tweets, textes en-ligne, vidéos & photos. En m’efforçant, pour une audience modeste, mais profondément intriguée & toujours croissante, d’intéresser les Européens en partageant en d’autres langues la beauté de cette littérature superbe, de ces images au pied de monuments évocateurs, baignés de lumière. Tentant de faire entrevoir à d’autres Européens, traditionnalistes jusque dans l’obsolescence & la desespérante timidité de leurs modes d’action, le formidable potentiel de cette très jeune forme de résistance civile, viscéralement novatrice, à la fois révolutionnaire & contre-révolutionnaire.

Une note critique, tout de même, dans ce tableau si romancé ? Sans base sur le terrain même, elle ne peut être que prudente & très, très peu fiable… Cependant il se pourrait que les veillées manquassent parfois de renouvellements, non en leur principes fondateurs, mais en leur forme – cornemuse, Canon de la Paix, retour des mêmes auteurs littéraires. Il se peut aussi que les documents politiques d’actualité (actualité n’est pas renouveau !) aient pris trop d’ascendant sur l’écoute de littérature & morceaux plus classiques, ou même modernes, mais exigeants. Pour un classicisme rigoureux, donc, mais frais comme la marée ?

Au risque d’être mal compris par ses vrais & bien plus courageux initiateurs : je me sens très… fier des Veilleurs – ainsi que d’un autre chouchou, leur descendant Les Sentinelles, découvertes elles aussi à leur naissance, la nuit du premier Veilleur Debout à Vendôme. Malgré des efforts stridents, presque désespérés, mais pour l’heure franchement mis de côté, pas une seule personne ici dans mon pays – même parmi mes contacts les plus fiables, appréciant la France, ou sceptiques envers les glissements « sociétaux » – ne comprend ce nouveau printemps européen, ne veut même s’y intéresser le moins du monde. Cette indifférence si marquée chez ces gens curieux de tout, qu’il en semble presque un refoulement conscient, me mystifie & m’attriste. Peut-être la France devra-t-elle recommencer ce qu’elle fait déja depuis la nuit des temps : aller davantage encore de l’avant pour éveiller l’Europe. Surtout, par les temps qui courent, cette Europe anglo-saxonne, « progressiste », ou nordique qui, croyez-moi, ne lui facilitera pas les choses.

Mais pour ma propre part le choix est fait. Je suis fier comme un paon des Veilleurs, & de tout cet extraordinaire nouveau printemps en l’une des plus rayonnantes nations de l’histoire humaine, celle-là même dont ses propres citoyens n’attendaient plus rien. Fier, d’avoir partagé leur message jusque par-delà les frontières de l’Europe, à ce petit nombre chaque jour grandissant d’hommes et de femmes ordinaires qui se retrouvent, en leur culture, en leur pays, dans la même impotence où je me situais il y un an. Fier, comme d’un enfant très brillant, presque lumineux, que l’on aurait vu naître. 

 

@europesperance

 

(Texte composé & écrit en français au Printemps 2014, à l’occasion du premier anniversaire des Veilleurs. En très modeste acquittement, sur une dette immense.)

 

 

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Un Danois témoigne « A 1500 km de distance, j’ai rarement manqué les veillées parisiennes » de @europesperance est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

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