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« Notre silence les pousse au silence »

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7e nuit des veilleurs – nuit du 23 au 24 avril 2013 – témoignage personnel de @jodinette

Jour fatidique du vote définitif de l’Assemblée consacrant le mariage pour tous. Baby-sitter est prise, Jean-Yves en réunion de boulot, je file à 19h à Sèvres Babylone pour me mêler au cortège de la manif pour tous.

Une manif sans accroc, encore une fois vraiment très nombreux, nous marchons plus bruyants que jamais jusqu’aux Invalides. Arrivés vers 22hau terme de notre marche, je suis très assourdie et vidée par toute cette agitation que je trouve très énervée. La bonne humeur est là mais quelque peu forcée quand même et beaucoup semblent vraiment très en colère… Je me dis que ça ne finira pas à 22h ce soir très vraisemblablement! Les discours politiques commencent, j’écoute moins (donc!) et je regarde autour de moi. Des gens s’assoient en petits groupes et piqueniquent, la résolution semble claire…

Frigide demande 2 minutes de silence pour nous calmer avant de nous « disperser » dit elle, elle n’y parvient pas. Des « Hollande démission! » fusent de tous côtés, les quelques journalistes présents se font submerger pas des groupes de jeunes qui les ciblent, courent vers eux et hurlent des slogans autour, tantôt leur mettant un drapeau sur la tête ou sur la caméra, bousculant le journaliste pour le faire sortir du cadre de la caméra, tout reportage est vain, ils finissent tous par remballer leur matériel, les gens en ont manifestement assez de la désinformation qui règne… Mieux vaut donc les empêcher de parler!

En trame de fond, derrière les podiums, c’est une véritable armée de CRS qui sont prêts… Visiblement du même avis que moi sur la nuit qui va suivre.
Je cherche des yeux les bougies des veilleurs, j’en vois de temps en temps mais très éparses, j’avance et je finis par voir une grande pancarte citant Jean Jaurès « quand les gens ne peuvent pas changer les choses, ils changent les mots ». Çà colle, je crois que je touche au but!
Je passe près d’un prêtre en soutane, barbe rectangulaire assez longue, père Julien, ancien IPCéen, au moment où un juif orthodoxe le salue. Ils ont la même barbe, la même coiffure presque, et sont habillés des mêmes couleurs, échange de rire bienveillants, ils se serrent la main en s’appelant frères, j’y suis donc!

Des jeunes commencent à installer les banderoles par terre sur une ligne droite, pile en face du mur de CRS… peut être à 150 mètres… des veilleurs s’assoient juste derrière ces banderoles, en lignes parallèles mais assez serrées. Moyenne d’âge il me semble entre 18 et 30 ans. Un couloir est demandé au milieu « par mesure de sécurité », je me dis qu’ils sont bien professionnels! C’est qu’ils veulent que rien ne puisse leur être reproché.
Je m’installe bien au milieu de tout le monde, au 3e rang. Les bougies passent de mains en mains, nous commençons à 200 peut être, mais au bout de 20 mn, je me retourne et constate qu’il faut rajouter un 0 à ce chiffre… La pelouse est pleine! Des gens qui ne peuvent s’asseoir nulle part restent debout sur les trottoirs et investissent les côtés, constituant comme une barricade humaine. La nuit commence à tomber… nous chantons l’Espérance depuis déjà de longues minutes…

et un gars prends le micro, nous expliquant qu’il est veilleur comme nous et qu’il tient à nous informer qu’il ne répond à aucun média, parce que ce mouvement ne se résume pas à une personne, c’est notre mouvement.

C’est donc « Axel ». Il nous explique alors calmement que cette manif n’est pas déclarée, que nous sommes donc en situation de désobéissance civile, et que ceux qui voudraient partir le peuvent à tout moment. Que nous sommes forts de notre paix, et qu’il croit profondément en cette force qui est la notre depuis 1 semaine tous les soirs. Nos armes sont la poésie, la musique, Bach, la littérature…

« Un homme lisant une poésie au milieu d’une prairie ne pourrait il pas changer le monde? C’est ma conviction profonde » nous dit il plusieurs fois.

Il demande que ceux qui sont debout s’assoient. Il comprend bien que si ces personnes restent debout, c’est parce qu’elles sont sur le trottoir, mais après tout, est ce si désagréable de s’asseoir sur du bitume…? La crainte de s’asseoir sur du bitume n’est qu’un conditionnement dont nous pouvons nous libérer…
S’ils désirent rester debout, il faudra alors qu’ils partent et ne veillent pas. Parce qu’être assis est une position pacifique et qu’en restant debout ils fragilisent les veilleurs assis. Il nous demande ensuite de faire passer par la droite tout objet ou bouteille en verre que nous aurions, parce que ce soir une bouteille en verre est une arme et que nous sommes non violents. (Il nous a laissé les finir quand même  )
Il nous parle de cette loi qui veut nier les différences des sexes… Alors qu’il ne peut y avoir de vraie communion sans altérité… Il nous parle de tous ces enfants qui ne connaîtront jamais leur ascendance, arrachés à leurs racines, qui manqueront toute leur vie de l’amour d’un père, d’une mère, sur la base d’une décision prise par leurs « parents » de même sexe…

Il laisse place à une lettre écrite par un jeune résistant de 16 ans mort exécuté pendant la seconde guerre mondiale, Henri Fertet
(http://www.larecherchedubonheur.com/article-10311165.html)
juste magnifique d’amour filial.

Puis c’est la route chantante qui vient nous chanter le dernier mouvement de La Passion selon saint Matthieu BWV 244 de Bach, la crucifixion… J’écoutais ça en fermant les yeux, nous étions dans un autre monde… Autour de nous, les clameurs des 3000 (quelques dizaines selon BFM TV qui se ridiculise encore un peu plus au passage) manifestants qui rageaient contre les CRS, les fumigènes dans la nuit, en face de nous le mur de CRS avec leurs boucliers dressés et encastrés les uns dans les autres, derrière nous, les huées d’une foule en colère qui se lâche avec hargne… Je me sens à la fois en sécurité, au milieu de ce groupe pacifique, et à la fois tellement fragile, au milieu de tout ça… J’essaye d’éviter de me dire que je suis folle d’être restée … Le morceau se termine… Silence… Les affrontements durent, plusieurs entonnent l’espérance, comme si ce chant suffisait à nous rassurer,parce que nous faisons l’expérience que chanter rend plus fort.
Puis vient une violoncelliste, qui joue du Bach, encore , puis un jeune gars nous récite un poème de Kipling, qui prend tellement de sens ici ce soir … soir de déception au gout de défaite, soir de tristesse devant tant de choses détruites, soir de colère face aux mensonges des médias, face aux manipulations du gouvernement en place, soir où malgré tout la réponse que nous choisissons est la non violence…

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou, perdre d’un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre
Et, te sentant haï sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leur bouche folle,
Sans mentir toi-même d’un seul mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un Homme, mon fils.

Chaque intervenant commence toujours par donner son prénom. Parce qu’un prénom en dit beaucoup d’une personne. Que nous sommes si serrés les uns les autres que nous touchons les genoux de ceux qui sont assis à côtés de nous, que nous ne connaissons pourtant pas, et que donner son prénom, son sourire, permet de nous rassembler… Profonde expérience de la fraternité… 

Une jeune fille vient nous chanter un chant Hébreu, prière aux anges de la paix… Elle a une voie orientale juste… merveilleuse… Je referme les yeux et m’élève à nouveau, les clameurs sont toujours là, en trame de fonds, nous entendons clairement les affrontement, des gens courent tout autour de nous, et ceux qui étaient debout sur les côtés viennent s’asseoir en ligne entre le mur de CRS et nous, comme pour marquer un périmètre à protéger, pour empêcher les gens de courir trop près de nous. Petit à petit, les CRS viennent nous entourer aussi, marquant un périmètre plus grand. Ils sont très nombreux, et se mettent à moins d’un mètre les uns des autres, c’est très impressionnant… Mais ils sont calmes et ne bougent plus. Ce qui est extraordinaire, c’est que les CRS se sont placés très silencieusement autour de nous! Même quand ils courent, on ne les entend pas! aucun cliquetis, même pas leurs pas lourds de rangers tapant le sol, rien. Notre silence les pousse au silence, j’en demeure encore abasourdie 

Impressionnés, nous nous serrons davantage et nous entonnons à nouveau l’espérance. Vient un violoniste qui nous joue un prélude de Bach. Il nous prévient que c’est un morceau triste, mais il voudrait que nous l’entendions plutôt comme l’attente d’une aurore… Comme quand il fait encore nuit, et qu’on attend la toute première légère clarté solaire 
Un autre vient ensuite réciter, avec verve et ardeur, la tirade des « non merci » de Cyrano: je suis définitivement chez moi parmi eux.

Un autre vient encore nous jouer un air de Cornemuse à la perfection, et je comprends alors pourquoi c’est un instrument de champs de bataille, il nous rend plus fort, pénètre nos coeurs et raffermissent nos forces, et nous en avons bien besoin, ça claque encore derrière nous, huées des groupes de manifestants, grenades lacrymos que nous entendons éclater, charges des CRS…j’ai la gorge qui pique un peu…

Tous ça est sûrement dans le désordre, et je sais que j’en oublie! Nous sortons du rêve quand les CRS qui nous entouraient partent soudainement tous dans la même direction en courant, mais comme sur un nuage, en total silence, ils courent vite néanmoins, vers l’arrière, et quand un grand mec habillé en civil et tout en noir, qui en impose pas mal, vient voir Axel et lui parle à l’oreille, personne ne l’avait vu auparavant, et là Axel nous dit qu’il est en relation avec un des chefs de la police depuis la semaine dernière, tous les soirs, qui lui fait dire à l’instant qu’il est minuit 16… Et que depuis une semaine nous partons à minuit et demie sur la base d’un consensus avec les forces de l’ordre.
Silence.
Sa voix change, manifestement prise par un gros stress, et Axel nous dit que c’est alors le moment le plus difficile pour lui parce qu’il doit prendre une décision.
En effet, minuit et demie, c’est le dernier métro.

Néanmoins, pour que notre mouvement grandisse en force, il devient nécessaire d’aller un peu plus loin dans la désobéissance civile.

Il doit réfléchir et nous demande 2 mn de silence pendant lesquelles il faudrait que nous trouvions la parole qui nous motive, chacun de nous, pour continuer ce combat. Chacun de nous doit être là pour une raison qui lui appartient personnellement, et non par le simple fait de suivre un mouvement. Que cette parole qui nous anime, demain nous l’écrirons sur nos mains lorsque nous nous ferons enlever par les CRS de force, et que c’est en posant notre regard sur notre main que cette parole nous permettra alors de rester forts et déterminés, calmes et résolus.
Pour moi… Cette parole prend la forme de 2 petits prénoms… Maylis et Mathilde me rendent forte, et je comprends alors plus pleinement, j’éprouve vraiment le fait de ne pas me battre pour moi, mes intérêts, mes droits, mais pour mes enfants, vraiment, concrètement. J’éprouve vraiment pour la première fois la force de cet amour parental responsable, que je connaissais de nom sans l’avoir jamais véritablement « éprouvé » dans le sens de « mis à l’épreuve ».

Axel revient, et demande à ceux qui doivent absolument partir à minuit et demie de lever la main. La mort dans l’âme je lève la main… Je bosse le lendemain exceptionnellement, j’ai pris des engagements dans le VEXIN, j’aurai donc en plus pas mal de route à faire… Nous sommes assez nombreux à être dans le même cas.
Ensuite, il prend sa respiration, sa voix change de nouveau et il demande en tremblant quels sont ceux qui pourraient rester… jusqu’au premier métro. Ce qui signifie passer la nuit ici.
Beaucoup lèvent la main.

Il dit néanmoins, la voix terriblement serrée, qu’il est touché par cette abnégation, mais que ceux qui pourraient manifestement rester ne seraient pas assez nombreux malheureusement pour demeurer en sécurité ici.
Qu’il faut donc se résoudre à partir, pour la première fois depuis la création des Veilleurs, avant la fin des violences, ce qui n’avait jamais été le cas encore… Et que pour se donner du courage et accepter pleinement cette décision, on va de nouveau chanter l’espérance… On y met tout notre cœur. Il est visiblement très déçu, mais nous dit que demain (hier soir) nous gagnons 5 degrés! Et encore 3 de plus le lendemain! Que nous y arriverons petit à petit, et que nous avons déjà gagné de toutes façons.
Nous partons escortés par les CRS vers une bouche de métro, et nous passons devant un groupe énorme de jeunes excités de tous milieux, jeunes fachos certes mais pas que, loin de là, et je me dis que c’est bien, en fait. Qu’on a besoin d’eux. Que c’est complémentaire. Et notre combat non violent est grandi par la proximité de cette violence. Que la confrontation que ces violents suscitent, nous permettent à nous veilleurs, de nous confronter nous aussi, à notre non violence, et de grandir dedans.
L’expérimentation de ce « combat » non violent, nous renforce et renforce notre confiance en nous. Nous ne sommes plus un troupeau de gens là par hasard, nous sommes une somme de personnes résolues qui savent pourquoi elles sont là et qui sont déterminées à y rester, et à ne rien lâcher, jamais. Jamais. Jamais.

Hier soir, pas de Baby-sitter. Je ne peux décidément plus me coucher à 2h du matin et demeurer agréable le lendemain! Pour autant, je me sens Veilleur profondément, j’allume mes 4 petites bougies sur le rebord de ma fenêtre à 22h30 en communion avec eux tous les soirs.

@jodinette

Licence Creative Commons
« Notre silence les pousse au silence » de @jodinette est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

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