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Un site non-officiel créé par des veilleurs et des sentinelles pour témoigner

« Celui-là, emmenez-le »

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Comment j’ai fini au poste vendredi soir

Vendredi dernier, 13 décembre, je me suis rendu place de la Bourse vers 20h où je savais que je trouverais les veilleurs.
Je suis photographe amateur et je retrouve sur place des journalistes et photographes professionnels ou amateurs qui suivent régulièrement, comme moi, cet évènement.

Je suis chaque fois impressionné par cette « anti-manifestation » qui revient deux fois par mois depuis la fin des manifestations géantes contre le projet de loi du mariage et de l’adoption pour les couples homosexuels.

Les veilleurs ne sont pas un mouvement structuré. Ils sont nés spontanément en réaction au mépris, aux mensonges et aux insultes proférés par des parlementaires (comme Jean-Pierre Michel) et des ministres (comme Christiane Taubira) à l’encontre des manifestants pacifiques de La Manif Pour Tous.
Ils ont fait le constat que des années d’appauvrissement intellectuel et de matraquage idéologique ont conduit une grande partie de la population française à accepter des changements de civilisation qui à terme empêcheront toute vie en société.
C’est pour lutter contre cet appauvrissement et éveiller les consciences qu’ils se réunissent pour revisiter ces sujets de société et témoigner de leur valeur.
Par ailleurs depuis peu, certains veilleurs ont décidé de monter un choeur pour témoigner par le chant de leur attachement à la culture et au beau.

Ce vendredi, une centaine de personnes se retrouve donc place de la Bourse pour aborder le thème « Economie et Dignité ». Compte tenu de la pluie, les veilleurs se déplacent au bout de quelques minutes au marché Saint Honoré où ils peuvent finalement débuter leur veillée au sec.

La veillée se déroule, comme chaque fois, alternant témoignages et chants. Ils sont désormais environ 200 : de nombreux jeunes, mais également beaucoup de retraités et d’actifs.
Les intervenants insistent sur les limites à imposer à une activité économique qui déborde de manière illégitime sur le champ de l’éthique: commerce du corps humain, esclavage moderne, prostitution…
Un magnifique discours sur la dignité du corps humain est lu aux veilleurs. L’auteur de ce discours, Najat Vallaud Belkacem, s’oppose avec grandeur à toute commercialisation du corps humain. Mais comment peut-elle alors accepter de promouvoir le principe des mères porteuses (GPA) par lequel des personnes riches pourront louer le ventre d’une femme, souvent pauvre, pendant 9 mois pour ensuite lui arracher le bébé qu’elle aura porté? Comment d’un côté combattre la prostitution et de l’autre défendre les revendications de la communauté homosexuelle qui y conduisent de fait ?
Les veilleurs, par leur action patiente et pacifique, entendent montrer ces paradoxes qui parsèment les discours de nos dirigeants et de nos médias.

La veillée se poursuit donc dans le calme. Les veilleurs chantent « Va Pensiero » de Verdi, extrait de l’opéra Nabbucco. C’est le chant des Hébreux privés de liberté et exilés à Babylone.

Vers minuit les veilleurs décident de quitter le marché Saint Honoré et de se diriger vers le marché de Noël des Champs Elysées. Guidés par un joueur de cornemuse, les veilleurs prennent la Rue de Rivoli, restant sagement sur les trottoirs.
Après l’hôtel de Crillon, les veilleurs s’engagent vers la rue du Faubourg Saint Honoré. Arrivés à proximité du palais de l’Elysée, ils sont bloqués par un escadron de gendarmes mobiles.
Immobilisés sur le trottoir, les veilleurs reprennent l’air du « Va Pensiero » sous la pluie.
Les gendarmes encerclent les veilleurs et un policier en civil repousse brutalement un journaliste qui essaie de filmer la scène.

J’entends les ordres transmis aux gendarmes: « on les encage ».
A partir de ce moment, impossible de quitter les lieux. Je suis pris dans la nasse policière comme les autres.
Une dame âgée demande à sortir sans succès.
Axel exhorte les Veilleurs de refuser tout mouvement, toute consigne de la police, tant que cette dame sera obligée de rester contre son gré à l’intérieur du dispositif policier. La dame obtient finalement l’autorisation de sortir.

Les veilleurs continuent à chanter. J’assiste alors à une curieuse gesticulation: les gendarmes essaient d’évacuer les veilleurs un par un mais empêchent ceux qui le souhaitent de quitter les lieux.
Voyant mon appareil photo que j’essaie tant bien que mal de protéger contre la pluie, un gendarme me demande si je suis journaliste et m’enjoins de montrer ma carte de presse. Etonné par cette question qui semble signifier qu’un journaliste aurait droit à un traitement privilégié par rapport aux personnes retenues contre leur gré, je refuse de répondre.

Un bus de la police s’approche et les veilleurs y sont progressivement transférés après avoir été sommairement fouillés.
Le gendarme auquel j’ai refusé de répondre me désigne à ses collègues en disant bien fort : « celui-là, emmenez-le ».
Je ne peux reprocher aucune brutalité aux forces de l’ordre. En revanche, je confirme les points suivants, qui à mon sens, caractérisent l’illégalité de cette procédure policière:
1. Aucune sommation n’a été faite par le commissaire ou par un quelconque officier de police judiciaire ;
2. Avant de monter, sagement, dans le bus, je précise que j’ai une pièce d’identité sur moi. Je sais que la police doit procéder au contrôle d’identité sur place lorsque la personne est en mesure de la prouver. Mais le commissaire divisionnaire me dit « vous n’avez pas compris, vous êtes interpellé. Vous allez en garde à vue ».

Nous sommes finalement une cinquantaine de personnes, de tous âges, à nous entasser tant bien que mal dans ce bus de la préfecture de police. Les policiers qui nous escortent, comme ceux qui nous accueillent à l’arrivée sont très courtois.

Nous sommes extraits du bus par petit groupes, les hommes d’abord, les femmes ensuite.
Nouvelle séance de palpations. Les hommes sont fouillés rapidement. En revanche la policière chargée de fouiller les femmes semble particulièrement zélée.

J’essaie de prendre des photos mais un policier s’approche de moi et me dit : « vous êtes dans un lieu de privation de liberté, les photos sont interdites ». Je range mon appareil.

Nous devons ensuite attendre dans une cour entourée de barbelés sous les regards impassibles de policiers et de gendarmes qui se tiennent autour en tenue « tortue ninja », placés tous les deux mètres. Des policiers du commissariat voisin ont été appelés en renfort.
Deux toilettes de chantier sont à la disposition de ceux qui le souhaitent : elles sont propres et munies de nombreux rouleaux de papier… Rien à voir avec des toilettes publiques.
Il ne s’agit pas d’un commissariat : plutôt d’un centre de rétention avec une cour vaste, des bureaux, des cellules.
Deux mineurs sont placés un peu à l’écart : une étudiante en hypokhâgne et un élève de première. Un policier leur dit : « si on applique les textes à la lettre vous ne pourrez pas sortir sans qu’un de vos parents ne vienne vous chercher ». Les parents de l’étudiante habitent à Rouen…

Je discute avec une jeune fille qui s’indigne de voir les policiers exécuter des ordres illégaux. Un policier l’entend et, frémissant de colère, lui répond qu’elle ne sait pas quelle est sa vie : ramasser des morts, tenir la main de mourants… et que les conditions de notre détention n’ont rien à voir avec ce que les délinquants habituels peuvent avoir : on nous traite avec respect, on nous laisse nos portables… Il ajoute : « et quand vous aurez besoin de nous, nous serons toujours là, quel que soit le contexte ».
Que répondre ? Nous aimerions également que les policiers soient employés à leur première mission qui est de porter secours aux personnes en détresse.
Mais ce soir, la situation est doublement injuste: pour les personnes gardées et ceux qui les gardent.

On nous demande de préparer notre pièce d’identité. Peu à peu, les veilleurs entrent dans le bâtiment. Ils passent dans une première pièce où des gendarmes assis à des bureaux enregistrent individuellement l’identité de chaque personne. Ils sont ensuite amenés à un deuxième bureau où la même procédure recommence, avec des policiers cette fois. Une seule nuance : ils demandent le numéro de téléphone. Soit.

Après ces deux bureaux, chaque veilleur est conduit dans une autre partie de la cour pour attendre d’être libéré.

Il est environ 3h du matin. Il n’y a plus ni bus ni métro. Nous sommes dans le XVIIIème arrondissement quelque part entre les voies ferrées de la Gare du Nord et la place Stalingrad.

Axel et le dernier mineur tardant à sortir, un premier groupe d’une quinzaine de personnes part à pieds vers le commissariat le plus proche. Notre intention est de porter plainte pour privation de liberté. Mais notre plainte est refusée courtoisement : il faut que nous allions à l’IGPN.
Nous rentrons donc chez nous sans avoir obtenu satisfaction.

Au-delà de la question de la légalité de la procédure d’arrestation, il est inquiétant de penser que des personnes pacifiques, sur le trottoir, chantant des airs d’opéra, soient embarquées en France par la police sur un motif politique : leur opposition à la politique du gouvernement.

Il ne s’agit plus pour la police de garantir l’ordre public, qui n’était ici pas menacé, mais de défendre un ordre politique.

Cela peut paraître ridicule d’attacher autant d’importance à un comportement policier finalement sans grande conséquence pour les veilleurs qui en sont victimes. Et pourtant cette dérive du gouvernement doit être traitée avec le plus grand sérieux. L’histoire récente nous a montré que les pires régimes sont issus de régimes démocratiques qui ont peu à peu, de manière presque imperceptible, dévié vers le non-droit. L’enjeu réel ici est non seulement l’avenir de notre société, mais également, j’en suis convaincu, celui de la démocratie.
Contre l’injustice, il ne faut jamais se taire, qu’elle concerne les petits ou les puissants.

Ce qui, à écouter le commissaire, devait être une garde à vue, s’est finalement transformé en simple contrôle d’identité. L’objectif du commissaire semble atteint : nous éloigner et nous « donner une leçon ». En réalité, comme moi, la plupart de ceux emmenés ce soir là n’avaient jamais été embarqués dans le « GAVbus » et nous sommes plus motivés que jamais pour continuer cette lutte pacifique contre un gouvernement qui est de moins en moins démocratique.

@vincent2l

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« Celui-là, emmenez-le » de @vincent2l est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

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